vendredi 9 décembre 2022

Les Bishnoïs



Parmi des daims et des antilopes, Ghevar Ram prend soin d'un faon blessé dans le centre vétérinaire de Khejarli, au Rajasthan, établi par la secte indienne bishnoï qui, depuis plus de cinq siècles, se doit de protéger, quoi qu'il en coûte, les arbres et les animaux.

Bishnoï lui-même, le quadragénaire a consacré sa vie à recueillir et à prendre soin des animaux en détresse jusqu'à leur rétablissement complet avant de leur permettre de recouvrer la liberté.
"Je traite les animaux comme mes propres enfants. C'est ce qu'on nous apprend depuis notre enfance", explique à l'AFP l'homme de 45 ans, tout en donnant un biberon à un faon.

En Inde, pour les Bishnoïs, "mieux vaut une tête coupée qu'un arbre abattu"
Abhaya SRIVASTAVA

Les Bishnoï, sans doute parmi les plus anciens défenseurs de la nature, sont prêts à sacrifier leur existence pour se porter au secours d'un arbre ou d'un animal en danger.

Pour eux, toute vie est sacrée, car leur dieu réside dans toute vie.

- Les martyrs de Khejarli -Le sacrifice d'Amrita Devi et des autres Bishnois
La confrontation entre le reste de la société indienne et la communauté Bishnoïe a parfois pris une tournure dramatique.

Les Bishnoïs entretiennent ainsi le souvenir du massacre de 1730, lorsque le mahârâja Ajit Singh de Jodhpur envoya des coupeurs de bois (ses soldats) dans les villages aux alentours, pour couper les gros arbres, notamment les khejri, parmi les plus fameux arbres du désert : il avait besoin de bois pour alimenter ses fours à chaux dans le cadre d'un vaste chantier de rénovation de son palais.
Ses hommes se rendirent sur les terres bishnoïes pour abattre des arbres : les Bishnoïs sortirent de leur village, et leur demandèrent de ne pas couper les arbres, expliquant que c'était contraire à leurs préceptes religieux1.
Le maharadja confirma son ordre et les soldats se mirent à couper ; et une femme de la communauté, Amrita Dévi, ainsi que ses filles et d'autres femmes, s'interposèrent pour leur interdire cet abattage, entourant chacune un arbre de leurs bras1.
Puis hommes, vieillards, jeunes suivirent l'exemple des femmes. Tous prirent un arbre à bras le corps ; et les soldats coupèrent, mutilèrent, sans distinction, les arbres et les Bishnoïs1. 363 personnes furent ainsi massacrées pour avoir tenté de protéger les arbres.
Le roi de Jodhpur, ayant appris l'étendue du massacre, honora le courage des Bishnoïs en ordonnant que les zones qu'ils habitaient deviennent sacrées et qu'en ces lieux nul étranger à leur religion ne manque de respect à leurs 29 commandements, mais y obéisse sans tergiverser en ne tuant ni animaux ni arbres (dans les villes saintes de l'hindouisme et du jaïnisme, et dans les forêts sacrées ou bois où vivent des communautés de sadhus (ascètes, ermites), il est interdit à quiconque de chasser, de blesser ou d'assassiner des créatures, animaux, arbres).

 Depuis Les Bishnoïs ont coutume de répéter ses derniers mots: "Mieux vaut une tête coupée qu'un arbre abattu".




Leur sacrifice est désormais commémoré dans le village par un cénotaphe, portant le nom de tous ces martyrs, surmonté d'une statue à l'effigie d'Amrita Devi.



Cet épisode de l'histoire indienne inspira peut-être au XXe siècle l'action du Mouvement Chipko, groupes de villageois opposés à l'exploitation commerciale des forêts. En réalité, déraciner les plantes et abattre des arbres sont également des fautes (contraires à l'ahiṃsā) chez les jaïns et d'autres hindous ; de plus, de nombreux types d'arbres et de végétaux (banyan, tulsi) sont sacrés et vénérés par de très nombreux hindous. Nietzsche rappelle dans son cours Le Service divin des Grecs que vénérer des arbres (dendrolâtrie) est une pratique commune à l'ensemble de l'humanité lors de la préhistoire et pendant l'antiquité, les arbres étant les « premiers temples (…) où logeaient l'esprit des divinités »



La villageoise Sita Devi, strictement végétarienne comme toute la communauté, alimente son feu de cuisson avec des galettes de bouse de vache plutôt qu'avec du bois de chauffage pour nourrir sa famille.
Vêtue d'une longue jupe rose traditionnelle et de bijoux en or étincelants, cette mère de sept enfants dit avoir elle-même nourri au sein un faon orphelin.
"Je travaillais dans les champs quand j'ai vu ce faon se faire attaquer par des chiens sauvages", se souvient-elle, "je l'ai sauvé et recueilli à la maison". "J'ai nourri le faon avec mon propre lait et lorsqu'il a repris des forces, je l'ai relâché dans la nature", affirme-t-elle fièrement.
- Harmonie et bienveillance -



Les Bishnoïs n'incinèrent pas leurs morts car cela impliquerait d'abattre des arbres pour alimenter le feu, mais les inhument.
Agriculteurs pour la plupart, ils veillent à ce qu'aucun animal ne soit en danger sur leurs terres.

.Des Bishnoïs sont toujours tués aujourd'hui, car ils n'hésitent pas à s'interposer physiquement pour sauver une vie animale menacée par des chasseurs ou des braconniers.

L'avocat Rampal Bhawad a cofondé la Bishnoi Tiger Force, organisation de défense de la nature, farouchement opposée au braconnage, après avoir appris que la superstar de Bollywood Salman Khan avait tué deux antilopes noires, espèce protégée, pendant le tournage d'un film au Rajasthan en 1998.
Les Bishnoïs ont suivi le procès pendant 20 ans, jusqu'à la condamnation de l'acteur à cinq ans de prison pour infraction à la loi sur la protection de la vie sauvage.
Mais sa peine a ensuite été suspendue en appel alors que la star venait de passer ses premiers jours derrière les barreaux.
Depuis, "nous déposons des plaintes auprès de la police et poursuivons les affaires jusqu'à ce que les coupables soient punis", explique Me Bhawad à l'AFP.
A l'heure de la lutte contre le changement climatique, "nous devrions planter de plus en plus d'arbres", rappelle l'avocat Bishnoï, "nous devrions vivre en harmonie avec la nature, nous montrer bienveillants avec tous les êtres vivants".

Quelques principes Bishnoï: 

-Ne jamais abattre un arbre verdoyant, attendre que le bois soit mort pour l'utiliser comme bois de construction.
-Mettre les morts simplement en terre qui se nourrira de la chair. Faire l'économie du bois pour la crémation ou le cercueil.
-La propreté et l'hygiène gardent de la maladie.
-Protéger la vie sauvage qui maintient la fertilité des sols et l'équilibre naturel des espèces. Ils sont tenus de réserver un dixième de leur récolte céréalière pour l'alimentation de la faune locale.
-Conserver l'eau à l'usage des hommes et des animaux et en construisant des réservoirs partout où cela est nécessaire.
-Pratiquer le végétarisme et se prémunir de toute addiction.
-Ne rien attendre du râja ou du gouvernement, ne compter que sur la communauté.
-Les femmes, sources de la vie, s'habilleront de vêtements rouge ou orange brillant, et les hommes de blanc, symbole de dévotion.



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